26 juillet 2014

Pan troglodytes (got swag)

Y'a une étude qui a un peu fait parler d'elle dans les médias de masse dernièrement, bel exploit pour une étude d'éthologie (macaniche, que c'est cool l'éthologie quand même, si je m'étais pas orientée vers une carrière de roi du monde, j'aurais été éthologue). Donc c'est une étude sur des chimpanzés qui ont été observés dans une réserve africaine, non, pas celle de Sigean (raah si tu m'interromps tout le temps on va pas y arriver), pas à Sigean donc, mais au Chimfunshi Wildlife Orphanage, en Zambie. Les auteurs ont observé ce qu'ils appellent un comportement sans valeur adaptative. Faut savoir qu'en éthologie la valeur adaptative d'un comportement s'entend en termes de survie et de reproduction des individus. Donc là ces chimpanzés ont fait un truc qui a priori ne servait à rien. Se mettre un brin d'herbe dans l'oreille. Juste pour le fun.
Laissez-moi donc vous présenter Julie, qui a inventé ce qu'ils appellent le "grass-in-ear behaviour":

Poy poy. Yep.

Le truc qui est étonnant c'est que d'autres ont suivi, et se sont aussi mis à porter le brin d'herbe à l'oreille. De l'apprentissage social, commentent les éthologues. Un phénomène de mode, s'enflamment les journaux. Si ça a fait grand bruit (bon ok, relativisons), c'est parce-que c'est la première fois qu'est observée la propagation d'un comportement sans valeur adaptative d'un individu à un autre, chez les primates non humains.

Poy poy. Nous, on suit... -"Ah ça me saoule, ça veut pas tenir"

Autant chez les primates humains c'est un phénomène surdimensionné, se parer d'atours pour être beau, que ce soit pour se distinguer ou pour se rassurer en copiant le voisin, ah ça on sait faire, pas de problème, la valeur adaptative merci bien, ça fait un moment qu'on l'a refoulée au fin fond de nos chromosomes.
Mais là c'est intéressant je trouve, parce-que ça pose la question à la base finalement, de l'origine de cette volonté de se faire beau, ou quoi que ce soit d'autre (envie d'avoir un truc qui dépasse, envie d'arriver à faire tenir ce truc, ...). Et puis comment y parvenir, quand on vit cul nu dans la forêt? Avec du végétal, oui, y'a de grandes chances.

Quand on regarde l'article plus en détail, on voit que c'est Julie (l'inventrice, donc) qui est de très loin celle qui se met le plus souvent un brin d'herbe dans l'oreille. Une vraie tabarge, elle caracole à 168 occurrences, les autres étant entre 2 et 36. Ce qui m'a interpellée, c'est qu'il disent que le phénomène a perduré chez les autres membres après la mort de Julie à l'âge de 18 ans. Comment ça, elle est morte, Julie? Et 18 ans, pour un chimpanzé c'est super jeune (longévité d'au moins 45 ans, j'ai vérifié tu penses), de quoi elle est morte? C'est là que j'ai commencé à me faire des films, et si finalement il y avait un lien entre son décès prématuré et l'apparition de ce comportement chelou? Avec mes souvenirs du service neuro de la Timone (la Tchimone, à Marseille) m'est apparue l'hypothèse d'une origine neurologique. Parce-que des patients avec des troubles neurologiques qui font des trucs peu communs j'en ai vus, des qui mâchaient des boules de chewing-gum de 3 mètres de diamètre (la Tchimone, à Marseille, j'ai dit), ou des qui mangeaient des tomates rien que des tomates tous les jours. Se mettre une herbe dans l'oreille ça aurait pu être dans leurs cordes. Ça m'intriguait cette histoire, n'écartons aucune piste, ce comportement de grass-in-ear est-il effectivement inventé et délibérément adopté par cette femelle chimpanzé, ou fait-il suite à un désordre neurologique? J'ai écrit à l'auteur pour en avoir le cœur net, connaître la cause de la mort. Donc en fait mauvaises suites de couches, une infection, rien à voir. Hypothèse farfeluche écartée, cœur net, scientifique rassurée.

Je dédie ce billet à Julie, précurseur en son temps.

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